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Poèmes

Mardi 30 juin 2009
    Elle sort d'une touffe d'herbe qui l'avait cachée pendant la chaleur. Elle traverse l'allée de sable à grandes ondulations. Elle se garde d'y faire halte et un moment elle se croit perdue dans une trace de sabot du jardinier.
    Arrivée aus fraises, elle se repose, lève le nez de droite et de gauche pour flairer;  puis elle repart et sous les feuilles, sur les feuilles, elle sait maintenant où elle va.
    Quelle belle chenille, grasse, velue, fourrée, brune avec des points d'or et ses yeux noirs !
   Guidée par l'odorat, elle se trémousse et se fronce comme un épais sourcil.
    Elle s'arrête au bas d'un rosier.
    De ses fines agrafes, elle tâte l'écorce rude, balance sa petite tête de chien nouveau-né et se décide à grimper.
Et, cette fois, vous diriez qu'elle avale péniblement chaque longueur de chemin par déglutition.
    Tout en haut du rosier, s'épanouit une rose au teint de candide fillette. Ses parfums qu'elle prodigue la grisent. Elle ne se défie de personne. Elle laisse monter par sa tige la première chenille venue. Elle l'acueille comme un cadeau.
    Et, pressentant qu'il fera froid cette nuit, elle est bien aise de se mettre un boa autour du coup.

Jules Renard



Par Alicia
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Dimanche 7 décembre 2008
.-
- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerai volontiers, déesse ou immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages!

Charles Baudelaire
Le spleen de Paris
Petits poèmes en prose.










Par Alicia
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Jeudi 21 août 2008
Sublime

    Booz endormi

Booz s'était couché de fatigue accablé;
    Il avait tout le jour travaillé dans son aire;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire;
    Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blé et d'orge;
    Il était, quoique riche, à la justice enclin;
Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin;
    Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge
.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.
    Sa gerbe n'était point avare ni haineuse;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse:
    -Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
    Vêtu de probité candide et de lin blanc;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
    Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent;
    Il était généreux, quoiqu'il fût économe;
Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,
    Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
    Entre aux jours éternels et sort des jours changeants;
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
    Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens.
    Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres;
    Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israel avaient pour chef un juge;
    La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,
    Etait mouillée encor et molle du déluge.


Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
    Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée;
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
    Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
    Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu;
Une race y montait comme une longue chaîne;
    Un roi chantait en bas, en haut mourrait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme:
    "Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
    Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

"Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,
    O Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre;
Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre;
    Elle à demi vivante et moi mort à demi.

"Une race naîtrait de moi! Comment le croire?
    Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants;
    Le jour sort de la nuit comme d'une victoire;

"Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau;
    Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, O mon Dieu! mon âme vers la tombe,
    Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau"

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,
    Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
    Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,
    S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,

Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
    Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,
    Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle.
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèles;
    Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle;
    Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
    Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait,
    Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
    Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait; l'herbe était noire;
    Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement;
Une immense bonté tombait du firmament;
    C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth;
    Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
    Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles,
    Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
    Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.


Par Alicia
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Dimanche 13 juillet 2008
    Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé ça et là par de brillants soleils;
    Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

    Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
    Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
    Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

-ô douleur! ô douleur! Le temps mange la vie,
    Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie.

Charles Baudelaire
(Les Fleurs du Mal)


Par Alicia
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Samedi 14 juin 2008
    Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
    Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

    Car elle me comprend, et mon coeur transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème
    Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

    Est-elle brune, blonde ou rousse?- Je l'ignore.
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore
    Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
    Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

Paul Verlaine
(Melancholia,VI)


Par Alicia
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